Le non ! des historiens à la fondation pour la mémoire ....

Lors de la cérémonie nationale d’hommage aux harkis du 25 septembre 2007, le Premier Ministre, François Fillon, a annoncé que la Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie sera créée en 2008 : « Nous avons besoin d’une réconciliation sincère des mémoires, d’un apaisement véritable des esprits et des cœurs. Une fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie et des combats du Maroc et de la Tunisie sera créée à cet effet en 2008. Ces questions lui seront confiées. Des historiens indépendants effectueront ce travail. »

La création de cette Fondation était prévue par l’article 3 de la loi du 23 février 2005 portant “reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés”.

De nombreux historiens s’étaient exprimés contre la création de cette Fondation, et le président Chirac avait eu la sagesse de “geler” ce projet.

Aujourd’hui, les historiens renouvellent leur opposition à cette Fondation, déclarant qu’ « il est temps d’en finir avec la “guerre des mémoires” (1).

Plusieurs historiens de renom ont publié dans le Monde du 5 octobre 2007, un article où ils développent leurs arguments à l’encontre d’une Fondation de la mémoire qui serait partisane.

Le MRAP reproduit ci-dessous le texte de l’un des signataires de l’article, Sylvie THENAULT, historienne, chargée de recherche à l’Institut d’Histoire du temps présent, auteur d’une Histoire de la guerre d’indépendance algérienne, ed. Flammarion, 2005.

 

CONTRE L’ARTICLE 3

par Sylvie Thénault

 

L’article 3 de la loi du 23 février 2005 prévoit la création d’une Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie, des combats du Maroc et de Tunisie. De quoi s’agit-il ? D’un lieu où seraient centralisées les informations sur les centres de recherche travaillant sur ces questions, sur les bibliothèques possédant des fonds s’y rapportant, sur les centres d’archives conservant des documents propres à en éclairer l’histoire, sur les témoins souhaitant faire part de leur expérience et de leurs papiers personnels... Mais, si elle suivait le modèle de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, elle serait aussi susceptible de disposer de crédits, destinés à financer des travaux de recherche. Et c’est bien là que le bât blesse.
En effet, à l’heure actuelle, la recherche souffre d’une réduction des moyens octroyés par le budget de l’Etat. Les dotations publiques des laboratoires CNRS sont revues chaque année à la baisse et les universités souffrent d’une pénurie de moyens. Dans ce contexte, les chercheurs, les doctorants sont de plus en plus appelés à rechercher des budgets en dehors du ministère de la Recherche. Pour ce faire, ils répondent à des appels d’offre lancés par des organismes ou se portent candidats à diverses bourses et subventions. Dans ce contexte, l’enjeu de la création d’une Fondation disposant d’un budget consacré à la recherche est énorme.
Mais quelle indépendance, quelle liberté espérer d’une Fondation telle que celle prévue par la loi du 23 février 2005 ?
Car une Fondation pour la mémoire n’est pas une Fondation pour l’histoire. Les historiens ne sont pas là pour entretenir une quelconque nostalgie, ni produire des travaux se pliant aux souvenirs des témoins. Ils peuvent même - et c’est souhaitable - travailler sur des questions totalement oubliées, des questions considérées comme marginales par des témoins ayant vécu la période qu’ils étudient ou par des groupes porteurs de mémoire. Car toute mémoire, qu’elle soit individuelle ou collective, est forcément sélective, tributaire d’expériences personnelles, donc très partielles et très subjectives des événements.
La Fondation envisagée, par ailleurs, risque fort d’être prisonnière des associations qui ont promu cette loi. Il est à prévoir que ces associations y joueront un rôle. Lequel ? Serait-il possible que leurs représentants siègent dans les commissions sélectionnant les projets de recherche pour attribuer d’éventuels financements ? Quels chercheurs, dès lors, pourraient participer à une telle Fondation sans ruiner leur crédibilité ?
Cette Fondation, enfin, est inscrite d’emblée dans une loi rendant hommage à une seule catégorie de victimes : celles qui se sont battues pour l’Algérie française. Il est temps, pourtant, de cesser de rejouer la guerre et que la recherche emprunte une voie transnationale, en mêlant chercheurs des deux rives de la Méditerranée. Il faut construire une histoire partagée, fondement indispensable d’une relation apaisée entre les descendants de familles héritières de mémoires contradictoires.
Il nous paraît essentiel de continuer à écrire l’histoire et d’affirmer notre foi dans la lutte contre les simplismes, où qu’ils se situent.
Sylvie Thénault


Article ajouté le 2007-11-15 , consulté 76 fois

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