M.R.A.P. 87 Comité local Limoges-Haute-VienneLa prison aujourd'hui et demainLa prison aujourd’hui et demain Intervention du Docteur J F ROCHE, Médecin Psychiatre, au colloque de la LDH (1) J’interviens ici en tant que psychiatre et plus spécifiquement de psychiatre de l’adolescent. La fonction du psychiatre est de s’adresser à l’individu d’une part, de se fonder sur une clinique née dans ce colloque singulier d’autre part. Je ne parlerai donc que d’individu et de clinique individuelle même quand mes propos concernent des institutions sociales. J’interviens après le Dr Eléios Ruiz et je retiens trois termes de son intervention qui peuvent soutenir mon propos. Il a parlé de l’odeur spécifique de la prison, odeur du corps humain , de ses sécrétions et de ses excrétions ; on peut remarquer qu’une telle odeur, qui n’a rien à voir avec des odeurs plus « culturelles », a bien à voir avec un corps privé de soins élémentaires, à un corps négligé ( ceci m’a évoqué ce souvenir de Geneviève Anthonioz-De Gaulle lors de sa rencontre avec le Quart Monde - je cite de mémoire - « j’ai reconnu l’odeur , c’était notre odeur, l’odeur de Ravensbrück» ). Il a également parlé de la bouche et de la peau et de leurs atteintes ; le psychiatre que je suis s’interroge sur cette extériorisation de souffrance partagée là encore avec des populations carencées et démunies . En tant que psychiatre, je ne peux me contenter de voir dans ces symptômes une simple conséquence de facteurs extérieurs - même si les conditions carcérales sont déplorables - mais bien un des éléments du mécanisme complexe qui conduit quelqu’un en prison. Je pense en effet qu’il faut pour aller en prison présenter un profil psychologique particulier qui surdétermine totalement la plupart des autres facteurs de risque ; les deux caractéristiques principales de ce profil particulier sont d’une part une certaine incapacité à résoudre ses difficultés autrement que dans des passages à l’acte, d’autre part une grande difficulté à tenir compte des expériences passées. Ces deux éléments de fonctionnement psychique font partie d’un cadre psychopathologique large, celui des états limites de la personnalité et dans la mesure où existe une dimension antisociale et violente d’une forme particulière, la psychopathie ; ceci est, bien sûr, une considération générale et ne peut s’appliquer ex abrupto à toute personne en prison, car toute clinique est d’abord individuelle. Si nous considérons cette catégorie de troubles, nous pouvons trouver des caractéristiques communes qui, pour ce propos se résument à trois points : - une genèse précoce amenant des troubles de la représentation, de la naissance des fonctions symboliques et donc une mauvaise maîtrise des outils de communication et d’expression (le stigmate originel est souvent scolaire et associe difficultés d’acquisitions de connaissances et troubles du comportement) - une atteinte précoce du sentiment de continuité d’existence et donc de la nécessité de prendre soin de soi ; on trouve là l’origine de la négligence, de la maltraitance du corps (la peau et la bouche évoqués plus haut) - le rôle fondamental et fondateur du milieu dans sa double dimension de la culture et de la loi qui peut offrir des étayages externes opérants à des enfants et adolescents présentant ces personnalités ; ceci ouvre, bien sûr, le vaste sujet de la prévention qui ne peut exister que dans la durée des interventions et dans leur dimension de cohésion sociale ( le groupe protège de la dimension antisociale, aussi dans une société privilégiant l’individualisme, seules les personnalités extrêmement solides peuvent faire face). Deux points particuliers me semblent à souligner : - l’un est celui de l’oisiveté, déjà évoquée comme une des caractéristiques du statut carcéral ; on peut remarquer - je me fonde là sur ma pratique des adolescents - que bien souvent l’oisiveté sous une de ses formes torpides est présente depuis l’enfance à travers l’échec puis l’exclusion scolaire en particulier, mais aussi sous toutes les formes de l’exclusion sociale ; nous retrouvons là une dimension non négligeable de prévention à penser. Par ailleurs, l’individu en situation de privation de liberté, mais bien plus souvent d’incompréhension de cette situation, retrouvera cette incapacité à se créer une activité psychique éventuellement mise en pratique (lecture, écriture, dessin…) par lui-même, d’où l’importance des accompagnements éducatifs, culturels et spirituels dans le cadre de la prison.
(1) v. le compte-rendu du colloque du 6 octobre 2007 dans « Le M.R.A.P. en Haute-Vienne », n°152, nov. 2007. - l’autre est celui de la dimension de répétition de l’acte, de la récidive ; ce problème récurent peut être éclairé par deux considérations psychopathologiques. L’une étant celle de la nécessité à l’adolescence de pouvoir se trouver des figures ou des modalités d’identification dans le cadre du processus développemental habituel ; pour certains adolescents, cette identification leur sera fournie par leur qualification de délinquants comme seul repère et perdurera à l’âge adulte (ceci est fondamentalement différent d’un facteur culturel ). L’autre étant celle de la dimension quasi toxicomaniaque du passage à l’acte avec en particulier une recherche de sensations, malgré la connaissance parfaite des conséquences néfastes pour soi même et pour autrui de ces passages à l’acte. Pour terminer ce bref survol d’une réalité complexe, il me semble important de reprendre le problème de la maladie mentale dans la population carcérale ; en effet , si bon nombre de personnes incarcérées présentent une souffrance psychique importante , cela est du à des personnalités précaires particulièrement sensibles aux conditions du milieu dans lequel elles vivent donc aux conditions carcérales ; l’incidence des maladies mentales caractérisées est vraisemblablement moindre que celle qui est proclamée, à moins d’accepter l’identification maladie mentale /violence qui est loin d’être fondée et renvoie à un autre mode de contrôle social que constituait l’asile d’aliénés (il faut noter que l’on voit resurgir cette tentation à travers l’hôpital dans la prison qui nous est annoncé). Le problème de la violence est autre, il est celui de la société tout entière qui véhicule des représentations et des actes de violence ; ensuite des personnes fragiles voire malades déclineront cette violence dans leurs symptômes ;ceci pose des questions sur la manière dont la société peut appréhender ses créations et doit nous éloigner de l’oscillation prison ou hôpital qui n’apporte que des réponses partielles. Pour conclure, une simple constatation : une société est constituée d’individus fondamentalement inégaux entre eux au plan de leurs compétences propres et de leurs capacités de vie ; plus cette société se choisira des valeurs individualistes, plus elle condamnera les plus fragiles de ses membres à des conduites d’exclusion et plus elle investira dans des systèmes institutionnels complexes qui figeront ces conduites d’exclusion, la prison en est un. Jean-François ROCHE Article ajouté le 2008-01-09 , consulté 62 fois CommentairesLiensVoir les articles de la catégorie " LE MRAP EN HAUTE VIENNE N° 153 "Retour aux articles |