D'un négationniste
D’un négationniste
La levée de l’excommunication des sectateurs descendants de Mgr Lefèvre n’a pas fini de provoquer des réactions. Il n’est pas question ici de revenir sur l’histoire de ce schisme dans l’Eglise. Une question nous préoccupe cependant, c’est le traitement spécial à réserver au cas que pose Mgr Williamson, lorsqu’il affirme qu’il n’y a jamais eu de chambres à gaz ou qu’elles n’ont pas servi dans la Shoah : il attendrait que l’on lui en fournisse les preuves.
En face de ce type d’affirmation scandaleuse et en totale contradiction avec la plus simple et la plus horrible des réalités, quel comportement adopter ? Il en va de ce type d’affirmation qui porte sur des faits historiques, comme de ces fines et récurrentes plaisanteries qui prétendent par exemple que Napoléon n’a jamais existé, pas plus que Jeanne d’Arc ou que Pépin le Bref. L’on a beau jeu, en remontant le cours de l’histoire, à mesure que les documents ou les témoins authentiques et irréfutables se raréfient et finissent par disparaître complètement, de se lancer dans des élucubrations de la même farine. Le travail des historiens, leur charge et leur honneur, permet généralement d’établir une certaine vérité, mais elle est tout aussi généralement et systématiquement mise en doute, au nom du droit que s’arrogent certains de garder leur liberté d’opinion en refusant une vérité qui semble les déranger, quels qu’en soient les garants.
Et l’on retrouve ainsi le trop célèbre camp dit des révisionnistes, des négationnistes, devant lesquels, on ne le sait que trop, toute dispute est impossible, assurés qu’ils sont d’avoir raison seuls contre tous, d’être les malheureuses victimes d’un lynchage qu’ils sont en réalité trop heureux de provoquer, eux, les mauvais acteurs d’un psychodrame baigné de mensonges et d’hypocrisies. Hélas, rien ne montre autant la limite de l’homme que le heurt entre l’honnête raison et la mauvaise foi la plus bornée. Rien n’est aussi pénible que d’avoir à faire entendre une vérité lorsqu’on s’adresse à un mur.
Au demeurant, et pour la question qui a été soulevée, les victimes survivantes des horreurs des camps ne peuvent que s’indigner que soient autorisés de tels propos et que l’on admette leur expression publique. Dans notre pays, ces délits sont passibles des tribunaux.
Il est d’abord certain que, si je m’avisais par exemple d’affirmer que ce que tout le monde appelle blanc est en réalité pour moi la couleur la plus noire qu’il se peut, quelques solutions s’offriraient à mon entourage : examens chez un ophtalmologue, chez un psychiatre, à moins que l’on me laisse, tant qu’elle ne gêne personne de mon entourage ni ne crée de scandale sur la voie publique, à ma douce folie. Après tout, même un peu de fantaisie, voire de poésie ne peuvent nuire à l’existence : ainsi le poète Paul Eluard pouvait-il oser le vers curieux mais si suggestif « La terre est bleue comme une orange »… Mais le surréalisme nous avait habitué à ces innocentes innovations qu’il voulait parfois subversives ; c’était même sa principale raison d’être, en littérature comme en peinture.
Mais nous n’en sommes pas là. Plaçons-nous plutôt au point de vue de celui qui entend l’affirmation de ce prélat et qui a vécu exactement le contraire. Nous souhaiterions ici que pèse de tout le poids de sa signification, chacun de ces cinq mots, que soit écrasé sous ce poids le mensonge aveugle : nous avons alors la parole autrement authentique de ce « rescapé d’Auschwitz » auquel un quotidien local a pu donner tout récemment la parole et qui apporte le démenti le plus cinglant et le plus ferme à ces fallacieuses et basses outrecuidances. Quelles autres réactions, sinon la souffrance ou la rage, ce mensonge ne doit-il pas provoquer chez lui ? Que cinquante ans après les faits, on ajoute ainsi la souffrance morale à ce qu’il faut bien appeler une infamie ! Comme si la torture vécue d’avoir vu agir les tortionnaires et périr leurs victimes, comme si d’avoir eu soi-même à ouvrir les portes de ces chambres d’horreur, comme si d’avoir vu, je cite, « les corps tomber à ses pieds », comme si ce spectacle insoutenable et, je cite encore, « que nous avions peine à croire », comme si tout cela ensemble, l’insoutenable et l’indicible, n’avait été qu’un mauvais rêve, qu’un méchant cauchemar ! Se voir traité comme un fabulateur en somme, alors que les faits parlent d’eux-mêmes ! Comme si les photographies rapportées de l’Allemagne nazie dès la fin de l’année 1945 n’étaient qu’autant de montages ou fausses publicités, comme si tout cela n’avait jamais eu lieu ! Quel châtiment ne mériterait pas celui qui ose poser contestation là-contre, quelle indignité pour lui, quel manque de respect pour les morts d’abord, pour les vivants, pour les survivants, ensuite : quelle absence total d’humanité !
Qu’on y prenne garde, il y a pire que l’hypocrisie, il y a le cynisme ! Ce sont des contre-vérités de cette espèce qui font le lit de la pire honte, de la pire déchéance et de toutes les violences, qui les justifient, les développent, les installent pour la perte de l’homme. Gardons encore une fois en mémoire l’avertissement que lance le dramaturge B. Brecht : « Le ventre est toujours fécond d’où est sorti la bête immonde » ! Quotidienne doit être la méfiance, éternelle la lutte. Dame Bêtise a encore, hélas, de beaux jours devant elle.
Jean MARTIN

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